Selon un sondage Ipsos à la sortie des urnes, 70% des agriculteurs auraient voté non au référendum du 29 mai. On ne peut leur imputer
l’unique responsabilité de l’issue négative, compte tenue des résultats (55% pour le non, 45% pour le oui). Mais leur vote s’est ajouté à celui des électeurs situés dans les zones en difficulté, dans les villes moyennes où fortement touchées par le chômage qui ont voté massivement non. Dans le sud, la crise viticole a certainement joué un rôle dans le mouvement de protestation avec des scores supérieurs à 60% : 64,62% dans l’Aude, 64,55% dans les Pyrénées-Orientales, 64,05% dans le Gard et 60,15% dans l’Hérault. En revanche le oui, l’a emporté à Paris et la banlieue ouest (Yvelines et Hauts-de-Seine) ainsi qu’à Lyon. Il arrive en tête dans une dizaine de départements seulement. Essentiellement en Bretagne et dans les Pays de Loire, ainsi que dans le Bas-Rhin et en Haute-Savoie, sans oublier les départements d’outre-mer, à l’exception de la Réunion.
En 2005, le vote de défiance vis-à-vis de l’Europe s’est aggravé par rapport au précédent référendum de Maastricht. A l’époque, il y a 13 ans, le oui l’avait emporté de justesse avec 51%. Mais le non était néanmoins arrivé en tête chez les agriculteurs qui l’avaient préféré à 62%.
La réaction des leaders agricoles : redonner de l’espoir
«Le Non vient de l’emporter massivement. Les paysans ne sont pas en marge de ce résultat. La France a choisi une autre voie que celle que j’avais soutenue», a déclaré Jean-Michel Lemétayer à l’issue du scrutin. «Chacun, à son niveau, pourra analyser les conséquences positives ou négatives de ce vote, mais aujourd’hui l’heure n’est déjà plus à l’analyse mais à l’action pour répondre aux attentes de nos concitoyens», poursuit-il.
«La politique agricole est une des seules politiques intégrées européennes. Cette politique, les paysans ne sentent plus ni son contenu, ni ses objectifs : cette incompréhension ils viennent de l’exprimer par un vote négatif…Les paysans n’ont pas voté contre l’Europe, ils ont voté contre la suradministration, les contrôles intempestifs et le manque de lisibilité quant à l’avenir de leur métier. Le malaise des campagnes était perceptible depuis des mois : faute d’être entendus, les paysans ont exprimé leur ras-le-bol dans les urnes», observe-t-il.
Au président de la République qui s’est engagé à donner une nouvelle impulsion au pays, Jean-Michel Lemétayer demande de donner «de l’espoir» aux paysans. «Tous les rafistolages et autres compresses sur les plaies du monde agricole ne sont plus de mise», insiste-t-il : «C’est une autre voie dont nous avons besoin : une voie à construire ensemble». Avant de conclure «Nous avons besoin d’Europe, d’une Europe plus proche de ses paysans, d’une Europe qui comprend que le métier de paysan n’est pas un métier comme les autres, d’une Europe qui positive et propose, d’une Europe qui protège et fait respecter la préférence communautaire et non pas qui sanctionne ou qui restreint».
Même analyse de l’Assemblée permanente des chambres d’Agriculture. Pour l’APCA, «les Français…ont exprimé un mécontentement sur le contexte économique et social, davantage qu’un manque de foi dans l’Europe». Pour les agriculteurs, «la vigilance s’impose pour faire respecter les grands principes de la Pac : préférence communautaire, solidarité financière, maintien des prix. Plus que jamais, la simplification et la régulation doivent être les axes qui guident toute politique agricole, alimentaire et territoriale», estime la chambre consulaire.
Le désarroi des paysans
On s’attendait à un résultat étriqué : une majorité courte pour l’un ou l’autre camp. Finalement c’est un véritable séisme politique qui a secoué la France, le 29 mai dernier. Mais le rejet massif de la Constitution européenne dépasse et de loin l’enjeu strictement européen. Beaucoup de Français ne se sont pas uniquement prononcés pour ou contre la poursuite de la construction européenne. Ils ont voulu sanctionner la politique économique et sociale du Gouvernement en exprimant leur colère face au chômage, à la précarité économique et le manque d’emplois. Les Français qui sont demandeurs de protection et de sécurité ont vu dans la Constitution (peut-être à tort) l’abandon programmé du modèle social à la française, des services publics, et une plus grande exposition à la concurrence des nouveaux adhérents de l’est. Le syndrome du «plombier polonais» était présent dans beaucoup d’esprits. Bref, ils ont vu dans l’élargissement de l’Union un risque d’alignement vers le bas de leur protection sociale.
Ce malaise qui frappe les couches populaires et elles l’ont manifesté massivement dans les urnes touche aussi les agriculteurs. Ils ont été 70% à exprimer un vote négatif, selon un sondage Ipsos effectué à la sortie des urnes. Ce n’est pas que les paysans soient contre l’Europe. Ils la connaissent mieux que toutes les autres catégories socio-professionnelles. Et s’ils apprécient ses avantages, ils en déplorent de plus en plus ses vicissitudes. Le 29 mai ils se sont insurgés contre le cours des choses. Contre les réformes successives de la Pac dans lesquelles ils ne se retrouvent pas. Contre l’ouverture non maîtrisée des marchés à la concurrence internationale. S’ils ne veulent pas d’une agriculture exposée à tous les vents du moins disant du prix et de produits qui s’affranchissent des contraintes de plus en plus draconiennes qu’on leur impose dans l’Union, ils ne veulent pas pour autant être considérés comme des assistés vivant de subventions publiques. Bref, devenir des fonctionnaires de la protection de la nature. Leur vote est aussi un message de protestation contre la suradministration, les contrôles tatillons, le manque de lisibilité quant à l’avenir. Le prochain Gouvernement devra en tenir compte. Comme Bruxelles d’ailleurs.
Il n’en reste pas moins que la France sort affaiblie de cette consultation populaire. Notamment dans les négociations européennes. La France qui est la seule à défendre avec détermination l’agriculture aura certainement de plus en plus de mal à faire prévaloir son point de vue. Notamment vis-à-vis de pays qui plaident pour une réorientation des budgets. Surtout celui de l’Agriculture qui draine 45 % des ressources européennes. Ainsi la garantie de financement pour la Pac jusqu’en 2013 chèrement acquise par l’accord entre Chirac et Shröder puis imposée à l’ensemble des partenaires en octobre 2002 aura du mal à survivre à l’affaiblissement des deux leaders politiques. Aux agriculteurs d’être vigilants pour qu’il n’en soit pas ainsi.
Michel Bourdoncle
“Rien n’est résolu à travers ce NON”
Pour Thierry Chalmin, président de la FDSEA, dimanche dernier “les électeurs ont profité de l’occasion qui leur était donnée pour exprimer leur ressenti vis-à-vis des difficultés qu’ils rencontrent. Ils ont utilisé ce référendum qui portait sur une question et une dimension européenne et non nationale”.
Face à la forte proportion de “Non” en milieu rural, Thierry Chalmin juge que ce résultat n’est pas simplement le fruit du vote des agriculteurs. “Les électeurs se sont trompés de vote et l’Europe en fera les frais”. Pour lui, “la France va être moins crédible au sein de l’Europe. La politique agricole européenne, base de l’Europe, risque d’être revue. La stabilité budgétaire obtenue d’ici à 2013 concernant les paiements des aides compensatoires risque d’être remise en cause au désavantage des agriculteurs français. Les agriculteurs savent ce que représente cette politique agricole, ils en connaissent les travers et la profession, chaque fois que cela a été nécessaire, quand cela allait mal l’a dit.
Après ce vote du NON, les complications seront les mêmes, il y aura toujours autant de paperasserie, la Pologne sera toujours présente sur le marché : rien n’est résolu à travers ce “non” et tout se complique un peu plus. La France sera moins influente vis-à-vis des autres pays de l’Europe et ce d’autant plus que les intérêts de la France seront peut-être défendus par un nouveau ministre ! Par ce vote, la France s’est marginalisée”.
Vis-à-vis des adhérents de la FDSEA, le président maintient le cap “ce résultat du vote ne change rien à notre langage, nous dénoncerons toujours les travers de la politique agricole européenne. Mais par ce NON nous avons perdu une belle occasion d’avoir du poids économique et politique vis-à-vis d’autres continents ou pays tels que l’Amérique du Sud, la Chine et le monde en général. Nous avons raté le coche et compliqué la situation. En effet, avec un remaniement ministériel que va devenir le projet de loi d’orientation agricole sur lequel nous avons déjà beaucoup planché ? Ce “non” nous fait perdre du temps”.
CD
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